Normandie

Dans la partie consacrée à l’Ile-de-France nous avons souvent frôlé la Normandie: je veux en parler maintenant.

Quand j’étais jeune homme, mes parents possédaient une villa à Blonville, à l’ouest de Deauville, et de ce point de départ, j’ai rayonné en Basse-Normandie.

Plus tard, une fois marié, la maison familiale de ma belle-famille, située près de Fécamp, aux Petites-Dalles, m’a été une base pour découvrir la Haute-Normandie.

Comme beaucoup de régions maritimes, surtout celles situées de façon proche de Paris, la Normandie est trop souvent envahie par les résidences secondaires. Si pas mal de ces propriétés sont de vieilles demeures restaurées avec un certain goût, d’autres sont d’une apparence moins heureuse et, surtout, leur nombre a fait rétrécir comme peau de chagrin les rivages sauvages, surtout au sud de l’estuaire de la Seine où le rivage bas facilite l’éparpillement de l’urbanisation.

En ce qui concerne l’hinterland normand, les départements du sud sont plus riches en zones pittoresques, forêts ou bocages, que la partie nord où dominent les plateaux de cultures, seulement égayés par quelques vallées verdoyantes.

À pied ou à vélo, seul ou avec mon épouse, la totalité des rivages normands a eu notre visite: c’est ce que nous appelons notre « méthode du crabe » par analogie avec le complexe de cet animal qui hésite toujours à s’éloigner du bord de la mer…

Cette méthode du crabe a d’ailleurs été appliquée à la totalité des côtes de France et au-delà, puisque, au nord, le rivage a été visité jusqu’en Hollande et au sud jusqu’à l’Espagne: un joli feston de randonnées brodées par nous au long de la mer au cours de bon nombre de vadrouilles…

Il fut d’ailleurs un temps où les propriétés privées formaient des zones inaccessibles en bordures des rivages. Dans les années soixante-dix, une loi a amélioré les choses pour les promeneurs car, maintenant, les domaines des riverains doivent obligatoirement aménager un passage public au bord du littoral. Cela a transformé les possibilités touristiques de bien des rivages en France en les ouvrant aux promeneurs.

Mais revenons à la Normandie.

Au nord, le Pays de Caux qui se termine dans sa partie la plus septentrionale au contact de la Picardie est, comme l’indique son nom, un plateau de nature calcaire qui se termine de façon abrupte sur la Manche par des falaises dont certaines dépassent l’altitude de cent mètres.

Le long de ce rivage, grandiose mais à la longue un peu monotone, nous avons effectué des randonnées en une suite de belvédères quasi permanents dominant la Manche.

Je me souviens de ma première randonnée au départ du Havre: c’était juste après la guerre de 39-40 et cette agglomération présentait encore un caractère apocalyptique avec son centre-ville réduit à l’état de champ de ruines. Non loin de la ville sinistrée, j’avais planté ma tente aux pieds des falaises qui, dans ce secteur, laissent disponibles quelques minuscules terrasses où l’on peut établir une petite guitoune. J’ai des souvenirs peu agréables de la nuit passée en cet endroit car j’entendis, à plusieurs reprises, des pierres qui tombaient détachées de la falaise…

Je revins en Pays de Caux un peu plus tard avec les « cousins » Blier et nous évitâmes le pied des falaises en général. Nous fûmes frappés d’admiration par l’étendue des paysages marins et la beauté des sites d’autant mieux que nous avions choisi un itinéraire englobant Etretat qui est sans nul doute l’endroit le plus prestigieux de la région. Une belle journée d’été ajoutait encore à la perfection de l’ambiance…

C’était avant l’époque de la myxomatose et nous avions été stupéfaits par le nombre de lapins courant partout. C’est à partir de ce jour que nous avons transporté, sans aucun résultat d’ailleurs mais pendant plusieurs années, du fil de laiton pour poser des collets. Mais on ne s’improvise pas braconniers si facilement!

Plus tard, j’ai le souvenir d’une randonnée avec Françoise aux environs de Fécamp où nous avions monté notre tente près de la me dans la Valleuse de Senneville. Au matin, le brouillard couvrait la mer mais s’arrêtait, à peu de chose près, sous les crêtes des falaises, ce qui nous valu d’effectuer une randonnée matinale au ras des nuages. Ce phénomène météorologique s’évanouit au milieu de la matinée sous l’action de Phébus.

Encore plus tard, c’est aussi au long des falaises que je fis une randonnée avec notre cher petit Pierre qui était accompagné de son cousin Didier. Ils avaient une douzaine d’années l’un et l’autre et c’est un des trop rares souvenirs de balades faites en compagnie de Pierre avec qui je n’en fis guère plus d’une douzaine. Faut-il vraiment que les êtres chers soient morts pour que l’on se rende compte à quel point on les aimait?

Mais la Normandie n’a pas pour moi que des souvenirs en forme de regrets comme celui que je viens d’évoquer pour cette randonnée entre Les Petites Dalles et Le Havre.

Dans l’intérieur du pays, on peut aussi trouver des choses intéressantes à voir dans la région de la Haute-Normandie, même si celle-ci comporte pas mal de plateaux de cultures qui sont forcément d’un pittoresque limité. Ceux-ci sont d’ailleurs coupés de charmants petits fleuves côtiers ou de rivières aux eaux limpides où ondulent des chevelures d’herbes aquatiques. J’y connais le fleuve le plus court de France, la Veule, qui n’a qu’un kilomètre et demi entre sa source et son embouchure… Qui dit mieux?

Ces cours d’eau sont souvent peuplés de truites qui réveillent ma vieille passion halieutique quand je guette leurs allées et venues dans l’onde pure encore souvent préservée de la pollution.

La forêt d’Eavy et surtout celle de Lyons m’ont procuré de bien beaux spectacles dans leurs frondaisons où les hêtres aux énormes troncs gris sont les rois incontestés.

Je me souviens aussi d’une randonnée faite, un peu plus au sud de la Normandie, par un de ces vents comme les régions de l’ouest savent en produire.

C’était dans la Forêt de Lyons, où les hêtraies dressent leurs fûts majestueux mais inquiétants par leur masse dans la tempête. Aussi, j’étais à la recherche de halliers moins dangereux en cas de chutes de branches. Je trouvai finalement un coin abrité près de la Fontaine Sainte Catherine non loin de l’Abbaye de Mortemer. Le lendemain, après une nuit paisible, je visitai le parc de l’abbaye élégamment peuplé de daims dont les groupes harmonieux se déplacent au hasard de leurs promenades. Ceci me procura les joies de la chasse photographique sur ces animaux assez peu farouches puisque habitués aux visiteurs.

La Forêt de Lyons regorge d’ailleurs de souvenirs de promenades multiples. Une de nos plaisanteries classiques est de rappeler à l’ami Jean l’épisode de « la photo en jaune et bleu ». C’est tout simplement le rappel d’une journée d’automne ensoleillée où, après avoir vidé son appareil photographique jusqu’à la dernière pellicule, il s’est arraché les cheveux de ne pouvoir photographier un magnifique contre-jour où le jaune d’or des feuillages se mariait superbement au vert-bleu des ombres du sous-bois.

Une autre randonnée dans la même forêt se clôtura par un très beau camp effectué en solo près de la statue de Notre-Dame de la Paix. Il s’agit d’un monument d’une valeur artistique sans doute un peu douteuse, mais d’où le point de vue sur le petit bourg très pittoresque de Lyons est tout à fait remarquable.

Encore dans le même massif, il me revient en mémoire une promenade avec Jean et son fils Bernard au cours de laquelle nous avions aussi planté notre tente près de la Fontaine Sainte Catherine dont le bassin est, selon la bonne tradition des fontaines plus ou moins miraculeuses, généreusement constellé de pièces de monnaie jetées par les passants.

Dans la Haute-Normandie encore, se situe cette vadrouille avec les « cousins » et Paul-le-Toubib sur les falaises dominant la Seine en aval des Andelys. Nous avions eu un camp magnifique et, au matin, nous avions fait de très modestes essais de spéléologie au long d’un court boyau creusé dans le calcaire du sol. J’ai encore en mémoire l’affreuse impression de coincement que j’avais ressentie lors du franchissement de ce passage souterrain. Depuis ce jour, j’ai définitivement classé la spéléologie dans le chapitre des activités ne me convenant pas…

Si je focalise maintenant mes souvenirs vers la Basse-Normandie, je retrouve avant tout le rivage marin parcouru de bout en bout du Mont Saint-Michel jusqu’à l’estuaire de la Seine. Cela représente une grande variété de côtes d’aspects divers, allant des falaises de la Hague aux plages sableuses des confins des départements de la Manche et du Calvados. Remarquons au passage, la curieuse côte dite des Vaches Noires, entre Houlgate et Blonville, avec leurs hauteurs d’argile sombre qui s’effondrent dans la mer aux moments des grandes pluies comme sucreries fondant à l’humidité!

À pied, et surtout à vélo, j’ai suivi tout ce littoral, entre autres avec Françoise et notre fille Martine alors adolescente. Ce fut une belle balade au départ de Cherbourg vers le Cotentin occidental dont l’aspect est déjà presque breton avec ses rochers granitiques, et où le Raz Blanchard nous avait fort étonnés par la violence de ses courants sur les récifs au large de la Hague.

À cette époque, la monstrueuse usine de retraitement de déchets radioactifs de la Hague n’avait pas encore installé ses énormes bâtiments qui existent maintenant et l’hinterland était encore une campagne aux terres pauvres mais d’une sauvagerie aujourd’hui disparue.

Nous avions, cette fois-là, planté notre tente près du Nez de Jobourg avec une vue magnifique sur l’Anse de Vauville. Le second jour, nous avions longé la mer au plus près en roulant sur cette immense plage de sable qui, à marée basse, est très amusante à convertir en piste cyclable même si cela est peu indiqué au point de vue purement mécanique…

Comble de l’aberration, pour essayer de porter remède aux protestations des chaînes de nos pédaliers, nous les avions graissées à l’aide du contenu d’un tube de mayonnaise! Que les cyclistes, tant soit peu puristes, veuillent bien se voiler la face devant l’aveu de cette incongruité notoire!

C’est bien plus tard que la visite de cette région fut complétée par une randonnée partant de Granville et piquant, d’abord vers le sud par Avranches, puis vers l’ouest en direction du Mont Saint-Michel. Ce lieu célèbre fut en quelque sorte le point commun de cette magnifique balade, car ce site merveilleux reste visible d’un grand nombre de points du rivage pendant plus d’une cinquantaine de kilomètres.

Cette région porte en elle un de mes regrets de randonneur. Celui de n’avoir jamais atteint le prestigieux Mont en traversant, au départ du village de Genets où il était possible de trouver des guides, les grèves qui mènent, à marée basse, jusqu’au Mont au Péril de la Mer… Mais il faut bien se faire à l’idée que la vie est trop courte pour réaliser tous les rêves et tous les projets!

À propos du Mont Saint-Michel, je fis aussi une très belle jonction cycliste entre Normandie et Bretagne avec un camp réellement extraordinaire, au sens propre du mot, en face de cet îlot prestigieux et je revois ma guitoune blottie sur une digue que la marée montante entourait presque de sa présence clapotante. Encore un souvenir de qualité…

Comment parler de ces rivages de Normandie sans évoquer le Débarquement de 1944 dont des marques sont encore nombreuses. Entre autres, ce cimetière militaire de Colleville où les Américains, en quelques décennies, ont transformé ce bout de falaise rustique en une pelouse impeccable où sont alignées d’innombrables rangées de croix blanches cernées par la verdure de pins.

Je me souviens aussi d’une randonnée faite en début Juin au cours de laquelle, d’Omaha Beach à Pegasus Bridge, tous les musées militaires de la région fourbissaient leurs matériels en prévision du prochain l’anniversaire du Jour J.

L’intérieur du pays est plein de charme et les souvenirs n’y manquent pas.

Croisière en canoë sur l’Orne avec Jean au départ d’Ecouché. C’était un été qui était très sec, car cela arrive même dans la verte Normandie, et il n’était pas tombé une goutte de pluie depuis plus d’un mois. Ce simple détail avait transformé notre croisière en une sorte de cross-country nautico-rocheux au cours duquel nous avions passé presque autant de temps à pagayer qu’à traîner notre embarcation sur les pierres du lit de la rivière!

Plus tard, dans la même Suisse Normande, avec mon épouse au cours d’une randonnée pédestre au Jour de l’An, nous avions rencontré des conditions bien différentes.

En fait, l’eau ruisselait de partout et chaque creux de prairie était devenu un ruisseau boueux… Cela ne nous avait d’ailleurs pas empêché de réaliser un très bel itinéraire sur les crêtes dominant l’Orne aux environs de Clécy. C’est au cours de cette randonnée sous la pluie que non loin de la Roche d’Oetre nous avions, le temps d’un repas, squattérisé le box d’une propriété qui avait laissé ouverte la porte de son garage. Cela nous permit de déjeuner au sec au cours de cette sortie vraiment très pluvieuse: nécessité fait loi!

Il faut dire que si la Normandie est verte ce n’est pas sans raison et une autre image de ce climat arrosé me revient à l’esprit.

Ce jour-la, avec les « cousins » Marcelle et Jean, nous fricotions un beefsteak à la poêle sur un feu de bois au bord de l’Orne près du Pont de la Mousse. C’est alors que le ciel, qui ne faisait que reprendre des forces entre deux averses, nous gratifia d’une ondée qui, en un rien de temps, transforma notre grillade en une sorte de ragoût doté d’une sauce aussi abondante qu’imprévue…

Je terminerai cette rétrospective des randonnées normandes par des souvenirs moins pluvieux.

Comme cette virée cycliste le long des vallées de l’Orbiquet, de la Charentonne et de la Risle: que de belles rivières où mon âme de pêcheur me pousse à espérer qu’un jour j’y tremperai du fil…

Et ces sorties nombreuses en Forêt de Brotonne qui est si magnifiquement dotée en panoramas sur la Vallée de la Seine! Une ombre pourtant se trouve au tableau au sujet de ce beau massif forestier: un jour qu’avec Françoise nous randonnions dans cette hêtraie remarquable, nous étions plus ou moins obsédés par une persistante odeur chimique. Nous comprîmes finalement que le vent d’ouest nous apportait les fâcheuses effluves des raffineries de pétrole de Notre-Dame de Gravenchon pourtant distantes d’une vingtaine de kilomètres!