17 – 23 décembre 1948 – Landes
Je suis libre !
Je suis en civil !
Ma vie militaire : c’est le passé !
Je me trouve sur le pavé de Bordeaux avec mon matériel de camping et huit jours de liberté devant moi.
Demain, je pars pour les Landes : c’est le merveilleux avenir !
Un hôtel est vite trouvé car mon train pour Facture ne part que demain matin assez tard. Dans ma chambre de la nuit je mets la dernière main à mon équipement en écartant minutieusement tout poids inutile, car c’est une Grande Randonnée dans un pays assez désert où le ravitaillement est maigre. Le lendemain matin, une valise partira pour Paris avec tout ce que je n’emporte pas : derniers vestiges du mathieux que je dépouille.
Le matin du 16 décembre se passe en quelques courses rapides dans Bordeaux avant que je me rende à la gare ½ heure avant le départ de mon train de crainte de le manquer. Me maudirai-je assez ? Je n’avais pas remarqué un changement d’horaire et mon dur est parti depuis longtemps. Le prochain ? A 17 heures. Bref, j’arriverai en pleine nuit et s’il y a le même brouillard qu’hier soir et ce matin ! Je décide, puisque le temps m’est largement réparti (merveille de n’avoir pas à calculer avec un retour trop hâtif à la caserne) de passer une journée à Bordeaux pour visiter la ville que je ne connais pas.
Et malgré l’intense brouillard qui ouate tout, je déambule dans la ville qui me semble encore plus noire qu’en réalité avec ce temps gris. Une dizaine de grandes artères, mais le reste est triste. Quant au port, cerné de grilles (douane) il est invisible de l’extérieur par ce temps londonien. Je ne pourrais le visiter qu’au retour et au prix de quelles ruses de Sioux ! Je finis la journée au cinéma avant de me coucher la tête pleine d’images landaises.
Le 17, avec une ponctualité exemplaire, je suis à la gare, mais aujourd’hui c’est le train qui n’est pas à l’heure : il entre en gare avec dix minutes de retard et les voyageurs impatients y sont grimpés depuis peu quand retentit le cri « tout le monde descend ! ». Une cinquantaine de personnes, comme moi, s’étaient trompé de train. Nous patienterons encore longtemps avant l’arrivée de vrai train et de son vrai départ.
Enfin, nous roulons. Quel temps fera-t-il à Facture ? Ce n’est qu’à une cinquantaine de km d’ici mais, capricieuse, la brume est intense ou nulle à quelques kilomètres de distance. J’espère…
Au petit jour je débarque et il fait assez clair pour que je me rende compte que le ciel est dégagé. Et tout de suite, je suis saisi par une pénétrante odeur de résine : odeur typique des Landes auquelle on s’habitue si vite qu’elle disparait en peu de temps. Mais maintenant la résine évoquera toujours pour moi la vadrouille landaise qui débute aujourd’hui.
Je prends la route goudronnée mais déjà pittoresque qui mène à Mios (nom agréablement local qui accompagne Andernes, Balanos, Biganos et d’autres) avec mon sac plein de ravitaillement et mon cœur plein d’espérances.

Premier objectif de ma randonnée
Je rencontre les premiers pins creusés des rigoles des résiniers et aux pieds desquels les gobelets de terre cuite, de forme si gracieuse sont déposés, la résine ne coulant pas à cette époque.
A Mios, à part les jolies tuiles rondes méridionales si communes ici, rien d’intéressant : une usine de pâte à papier vomit une abondante fumée blanche. Une semblable entreprise près de Facture dégageait une telle vapeur que j’avais d’abord pensé que c’était le ciel qui était nuageux.
Je rencontre ici la Grande Leyre, premier objectif de ma randonnée et cette rivière ne me déçoit pas, elle est réellement originale : elle coule dans la forêt landaise (ici pins et quelques chênes avec ajoncs et fougères) sur un lit de sable qui met sa limpidité en valeur. Malgré une largeur d’une vingtaine de mètres et plus, la profondeur n’excède jamais un mètre et le fond moyen est 50 ou 60cm. On ne voit aucun poisson.
Je remonte sur quelques kilomètres ce pittoresque cours d’eau puis fait demi-tour vers Balanos que je compte gagner par un sentier qu’indique la carte Michelin et que je découvre non sans recherches. Je randonne alors dans un terrain légèrement vallonné et recouvert d’ajoncs et de fougères qu’abritent presque partout les fameux pins landais que les résiniers exploitent assez activement par ici. Hors du sentier il serait difficile, voir impossible de se payer un chemin dans le maquis épineux que dominent les pins. Surtout qu’en plus du contact peu affectueux des ajoncs, la rasée couvre abondamment la végétation et qu’au bout de quelques mètres on serait trempé. Je suis donc le sentier ou tout au moins un sentier, car ils sont multiples et le choix est hasardeux.
Après un couple de km, je tombe sur un indigène qui m’indique la direction de Balanos : « Pas par là, vous iriez dans le marais ! ». Voilà qui fait impressionnant. Quelques tâtonnements. J’espère pourtant être sur la bonne route mais je me fie surtout à ma boussole car la Michelin est d’une discrétion remarquable sur les innombrables sentiers que je rencontre.

Quelques bûcherons. La piste qui s’élargit. Des toits : c’est Balamos que je dépasse bientôt pour trouver un coin agréable où déjeuner. Non loin de la route qui va au Teich je prends mon premier repas dans les Landes.
Le soleil dissipe la rosée qui subsistait encore et le temps est vraiment estival. Je goute en fricot tant mon repas un repos bien gagné car le sac du somnambule hivernal est lourd et cette halte est bienvenue.
J’arrive au Teich après avoir coupé la curieuse voie ferrée électrique dont les poteaux ont une forme si bizarre mais contrairement à ce que j’espérais, aucun train ou car pour gagner Arcachon à cette heure. Je pars donc à pied et ce sera en pedestrian que j’arriverai à la Teste du Buch les véhicules étant rebelles à l’auto-stop tenté car la route n’est guère intéressant ce qui justifiait cette mesure extrême.
La Teste de Buch est une agglomération assez considérable où je me ravitaille puis, après avoir, en vain, cherché les ruines de N.D. des Monts, je me mets en quête d’un emplacement de camp.
Bientôt ma tente se dresse parmi les pins quand des sonnailles retentissent dans le silence : un troupeau rentre au bercail. Je sors pour essayer de me procurer du lait mais à ma surprise les vaches landaises, apparemment raisonnables, regagnent toutes seules l’étable à la nuit tombée. Je n’ose, ni ne saurais sans doute me passer de l’intermédiaire du propriétaire pour aller de la production à la consommation.
Sous la tente, un bruit bizarre m’intrigue et se reproduit souvent : une sorte de bruissement d’ailes. Malgré la lune qui éclaire assez bien je ne puis distinguer le moindre oiseau alors que le bruit passait très proche. Le vent produirait un bruissement plus régulier. Alors ? Je conclus, très logiquement, au voisinage d’anges qui se promènent invisibles à mes yeux humains (Le lendemain, je constaterai que des bandes d’oiseaux innombrables volent presque invisibles tant ils sont hauts, mais audibles cependant.).
Le lendemain me trouve levé avant l’aube (ce qui me laisse encore une douzaine d’heures de sommeil). Aujourd’hui le ciel parait couvert mais la température est encore très fraîche aussi un feu est-il agréable et mes mains gourdes en ont-elles bien besoin.
Je vais lever le camp et j’aperçois un charretier : « Pour aller au Truc de la Trucque, s’il vous plaît ? »
« J’y vais justement, voulez-vous me suivre.. »
Comme mon bagage incomplètement plié m’empêche de démarrer de suite, on me renseigne très aimablement. D’ailleurs je n’aurai qu’à suivre les traces de ses roues aux gros pneus classiques par ici. Si classiques que les ornières sont multiples et qu’à chaque carrefour je me livre à de subtiles déductions de pisteur pour décider de la route à suivre. Adresse à ce jeu ? Hasard ? Toujours est-il que par deux fois des indigènes rencontrés me confirment que je suis sur la bonne route.
Malgré le brouillard qui restreint la vue et empêche la photo je prends un grand plaisir à randonner dans ce pays si pittoresque où des dunes boisées agrémentent le parcours d’ailleurs varié dans le détail.
Des cabanes de résiniers m’aident à me repérer et arrivé face à un marais (d’ailleurs asséché et où poussent des buissons très touffus) je sais que le Truc de la Trucque (quel nom !) est derrière moi.

Malheureusement je ne jouirai pas du point de vue qu’on y découvre car le brouillard est presque toujours aussi dense.
D’ici, je me dirige vers l’ouest pour atteindre la côte à la hauteur de la Grande Dune du Pyla. Les sentiers sont très nombreux sans être mathieusés car beaucoup de résiniers ont laissé des traces de leur ouvrage et leur circulation. L’un d’eux me donne quelques précisions sur son métier.
J’apprends ainsi que la résine ne coule que pendant les 6 ou 7 mois les plus chauds de l’année et qu’un gobelet (environ 1 litre) se remplit en trois semaines. A la saison froide, on racle la résine pétrifié sur les entailles et l’on creuse de nouvelles saignées. Chaque résinier peut s’occuper de 5 000 arbres dont le 1/3 du produit est pour lui et le reste au propriétaire des pins.
La Michelin étant toujours muette, je me dirige uniquement à la boussole et après une marche qui me révèle des aspects des Landes encore inconnus de moi (arbustes à feuilles persistantes d’aspect méridional notamment) j’arrive sur une route goudronnée, qui n’est séparée de la mer que par 500m de végétation.
Je m’enfonce, non sans peine, dans ce maquis qui est extrêmement touffu et accidenté. Brusquement dans l’arrière plan, indistincte par ce temps gris, j’aperçois une masse claire : la Grande Dune ? Si haute ? C’est bien elle en effet étonnante par sa brusque altitude (100m) alors que le Truc de la Trucque, le plus haut sommet de l’intérieur, ne fait que 73m. A l’abri de cette énorme masse de sable qui la protège des vents, la végétation s’est attardée en automne et est quasi-luxuriante.
J’attaque la dune elle-même. C’est une rude pente de sable qui, bien que mouillé, s’éboule sérieusement. A chaque pas je m’élève de 40cm pour retomber de 30. Presque jusqu’au sommet et la pente reste unis comme un billard, mais un billard penché à 45°. Malgré une montée en lacets, plusieurs arrêts me sont nécessaires et j’arrive en haut « suant, soufflant, rendu ». La récompense est immédiate : vue unique. A l’ouest, la mer, parsemée de bancs de sable du Toulinguet, où le cap Ferret s’allonge indécis de l’endroit où il s’arrêtera. A l’est, la forêt qui étend ses croupes, aussi illimitée que la mer. Au nord, les premières villas d’Arcachon se noient dans la brume qui me laisse pourtant assez de visibilité pour juger de l’importance du cordon de dunes : je suis sur la plus haute, mais d’autres ondulent 20 ou 30 mètres plus bas sur une longueur totale de 5 à 6 km. A l’opposé du côté ouest, sur la forêt, elles tombent brusquement ensevelissant les pins dont certains ne laissent plus voir que le sommet de leurs houppiers.

Ce sable semble un sommet de montagne enneigé d’autant que le vent qui souffle est glacial à tel point que malgré le ciel qui se découvre je commence la descente vers la mer pour chercher un coin abrité pour y déjeuner car ici la congélation me guette !
Derrière une cabane isolée, au soleil maintenant rayonnant, je fais un repas copieux encore que froid car il est déjà tard et je voudrais arriver à Arcachon à une heure honnête pour y trouver le S.I ouvert, histoire de me renseigner sur les possibilités d’accès vers Lacanau, 2ème partie de ma vadrouille.

Après avoir suivi la grève, pour gagner du temps toujours, j’emprunte la route qui, rectiligne, passe au milieu de somptueuses villas aux noms mystérieux parce que landais. De subtils recoupements me font traduire « notre maison » par « etche baïta » et je ne suis pas peu fier de ce résultat !
L’heure tardive, mes pattes de plus en plus molles, je ne sais quel mal qui m’élance avec conscience dans l’orteil droit, font que je prends le bus pour franchir le 3 ou 4 derniers kilomètres qui me séparent du centre d’Arcachon, d’autant que la route s’emathieuse de villas qui n’ont même plus l’excuse d’être jolies.
Au S.I. j’apprends que la grève S.N.C.F n’est pas terminée et que le trafic est réduit jusqu’à après-demain. Je me résouds donc à fainéanter une journée ici pour ne pas mettre les ¾ d’une journée ici pour franchir 50km. Je me reposerai aussi car mes capacités randonneuses m’ont déçu et je suis assez fatigué.
Devant ma tente plantée à proximité immédiate de la ville (terrain surement archi-interdit) je savoure le coucher de soleil qui incendie les pins.
Le 19 je lambine tout mon saoul : je ne lève le camp que vers 10 heures.
Journée de mathieux : ravitaillement – restaurant — courte promenade – cinéma – restaurant. Puis hôtel, car il me serait sinon impossible, du moins difficile et peu agréable de prendre le train à 6 heures du matin à cette époque où le soleil se montre timidement à 8 heures passées. Dieu seul imagine l’heure à laquelle je devrais me lever…
Le 20 me trouve à la gare impatient du départ (comme toujours !). Super-omnibus jusqu’à Facture où une espèce d’autobus sur rail que son propriétaire dans un moment de lyrisme baptisa Micheline, nous emmène vers le Nord. Il est probable que dans le pays les rails sont en tôle ondulées car l’absence de ressorts seule ne peut expliquer de pareilles secousses. Tout en hoquetant de la sorte, nous parvenons au Porge. Miracle de l’industrie française qui peut sortir des engins résistant à de telles secousses !
Ravitaillement avant le Grand Départ car j’aborde maintenant la vraie solitude et sauf quelques maisons forestières je ne rencontrerai rien en dehors des rares petites stations balnéaires essaimées le long de l’océan par leurs marraines de l’interland. Je m’explique. Les municipalités de l’intérieur ont voulu avoir leurs plages à elles d’où les noms doubles de Lacanau-Océan, fille de Lacanau-Médoc ; de Carcans-Plage, fabriquée par Carcans-ville ; le Hourtin-Plage qui double Hourtin.
Après une traversée de quelques kilomètres d’une plaine nue qui donne un aperçu de l’aspect des Landes, du temps où elles méritaient leur nom, j’aborde la forêt qui commence juste après le canal unissant les étangs intérieurs entre eux.
Comme prévu je prends la piste cyclable, ruban de ciment de 40cm de large si bien recouvert de mousse et d’aiguille de pin qu’il n’est pas du tout mathieux comme je le craignais. Et pourtant ici elle file tout droit ou presque, mais dès que le terrain s’accidente, elle serpente, ruse, pour éviter les côtes trop fortes et devient très pittoresque.
Ici même pas de résiniers (peut-être les arbres sont-ils trop jeunes pour être saigné) et les bûcherons sont si rares : aussi quelle solitude reposante et agréable ! En grande forme physique j’atteins le bord de la mer qui me déçoit un peu.
Tout le long de l’océan ce n’est qu’une infinie ligne de dunes de 20 à 60cm de haut, nues ou couvertes d’une herbe maigre et derrière lesquelles vivotent des arbrisseaux rachitiques puis des pins aux formes tourmentées poussant au milieu d’innombrables arbres morts sur pied. Ce n’est qu’à 3 ou 400 mètres derrière la protection des dunes que les arbres ont la force de pousser droit et vigoureux, de plus en plus, à mesure que l’on va vers l’intérieur.
Le rivage est très rude et comme paysage j’espérais une côte plus souriante où les arbres seraient venu jusqu’au bord de la mer, comme à Arcachon.
Mais à Arcachon le cap Ferret protège des vents trop violents et c’est cette différence de végétation qui a fait la vogue de la grande plage. Hélas c’est un cercle vicieux : il y a du monde là où c’est joli et alors cela cesse de l’être justement parce qu’il y a du monde.
Quoiqu’il en soit la côte que j’ai devant les yeux ne manque pas de grandeur dans sa nudité et je marche avec plaisir dans ce sable que mes pas sont seuls à marquer.
A l’abri de quelques arbres, dans l’intérieur je prépare mon déjeuner. Ce n’est pas le bois sec qui manque ! ni les risques d’incendie avec ce tapis d’aiguilles de pins si merveilleusement sèches qu’il m’arrivera d’allumer mes feux avec facilité sans le moindre papier.
L’après-midi, je serpente parallèlement à la côte suivant la piste cyclable qui me montre les multiples aspects des Landes tour à tour plates ou vallonnées boisées de pins ou garnies de genêts.
De temps à autre, sur ma gauche, le rivage se révèle par son cordon de dunes dont le sable blanc est si ressemblant à la neige. Ces dunes sont énigmatiques et leur manque de végétation fait commettre des erreurs d’appréciation dans les distances vraiment peu ordinaires. Même en les escaladant, tout près de leurs sommets, j’ai du mal à estimer leurs mesures, car elles semblent sorties d’un monde qui n’aurait pas nos dimensions, et le soleil d’hiver, si bas, fausse encore les choses avec sa lumière rasante.
Après m’être renseigné à une maison forestière, je m’étonne du chemin parcouru : tant de choses ont captivé mon esprit que j’ai dévoré les kilomètres aussi je décide de m’arrêter.
Ma tente est plantée sur une dune d’où je vois la mer.
Au cours de la nuit, ce scrupule artistique sera regretté car les maigres buissons qui m’entourent ne coupent qu’insuffisamment le vent et je suis réveillé par le froid qui me force à prendre des mesures de capitonnages supplémentaires.
Le 21 décembre au matin je trouve de la glace au goulot de mon bidon qui était sous la tente. Je me souviendrai que le sable est froid sous le tapis de sol et maintenant je rechercherai les matelas d’aiguilles de pins sous la tente.
Le ciel est pur et la lune brille avec éclat parmi les étoiles, mais brrr… Vite du feu ! Ragaillardi par une nourriture chaude, j’admire avec plus de sérénité la sauvagerie du paysage encore nocturne. Tous ces arbres morts dessinent sur le ciel des ombres tourmentées et presque inquiétantes, et, hors le bruit cadencé de la mer qui roule interminablement, le silence est complet dans l’air immobile. Et les Bordelais qui ont ça à 50 bornes de chez eux.. !
Je lève le camp et profite du sable non encore dégelé par le soleil trop bas et qui résiste bien au pied pour randonner par les dunes jusqu’à Lacanau-Océan où il n’y a à peu près rien à trouver : toutes les villas sont closes et les commerçants vivotent en léthargie. Le drame est que ma provision de pellicules est épuisée et que je n’en puis trouver ici !
Je repars, longeant toujours la mer où le vent maintenant levé, souffle vigoureux mais à l’abri des pins où je m’arrête pour déjeuner il fait très doux et je puis même (expérience plus que nécessité) me mettre torse nu. A quelques jours de Noël voilà une impression rarement ressenti en plein air et les Méridionaux sont bien à envier par les « Gensses » du Nord. Déjà lors de la marche avant la Teste de Buch j’espérais un short et seul l’ennui de retirer mes souliers et de changer encore mon sac, m’avait fait garder ma culotte. La période chaude est d’ailleurs assez brève malgré tout de 14 heures à 15 environ, mais le matin et l’après midi il gèle quand le soleil n’est pas assez fort.
J’arrive à Carcans-Plage que je manque de dépasser sans le vouloir tant les maisons sont discrètement blotties derrière la dune. C’est encore bien plus modeste que Lacanau-Océan et c’est à peine si je vois des êtres vivants parmi ces quelques maisons dont la cheminée de certaines fume timidement pour me prouver que toute vie n’est pas absente.
Ce soir, j’arrive au Crohot des Cavales, maison forestière où la piste lance un embranchement vers l’est et l’étang de Hourtin-Carcans : mon but de demain.

La froide leçon d’hier a porté ses fruits et cette fois, ma tente se dresse sur un épais tapis d’aiguilles de pins.
Le 22 me voit partir à 8 heures du matin après un au-revoir à l’Océan et je me dirige vers l’interland.
La piste est très jolie et serpente à travers des paysages variés. Elle me promène dans des décors de westerns, dans des coins aux aspects bellifontains, dans des endroits des Vosges et, parfois, condescend à se rappeler que nous sommes dans les Landes pour m’en montrer une vue typique.
Si mon Foca n’était pas vide…
J’en oublie les lancinements de mon orteil droit qui m’ennuie depuis des semaines et, paradoxe, je vais rapidement tant j’ai hâte de voir les nouvelles merveilles qui je devine à chaque détour de piste.
Un carrefour mystérieux me plonge dans l’hésitation : où est l’étang ? Je coupe carrément à la boussole à travers le sous-bois très praticable ici.
Un bruit de vagues, et non le bruissement du vent comme je le croyais d’abord me confirme ma direction et brusquement je tombe sur l’Etang de Carcans-Hourtin.
Malgré la splendeur du paysage, mon premier mouvement est du dépit : ne pas pouvoir photographier ça !!! Pourtant je crois que même ma mémoire de lapin n’est pas prête de laisser échapper une telle vision…
L’étang (pourquoi n’appelle-t-on pas ça un lac ?) est si vaste que j’en vois à peine la rive opposé dans la brume légère qui flotte ce matin. Le vent soulève des vagues qui déferlent sur cette mer en miniature que borde ici une plage de sable fin. En bordure poussent les pins que j’ai vraiment cherchés sur le rivage maritime trop éventé alors qu’ici, ils invitent au camp fixe par leurs innombrables beautés. La rive, la côte devrait-on dire, est parfois formée d’une dune qui tombe directement dans l’eau montrant son flanc de sable clair alors que le sommet seul est couronné par la verdure des pins. En face, confirmant la carte, je distingue un rivage bas et nu qui s’étend jusqu’à la forêt qui ne reprend que lointaine.
Je reste un moment devant ce merveilleux spectacle puis repars, longeant l’étang. La maison forestière des Bambannes est dépassée puis j’atteins une route empierré qui me met à deux pas de Maubisson où je me ravitaille dans un café.
Puis je me replonge dans la solitude et après la trouver d’un paysage saisissant par son extrême déboisement (tout est passé au peigne fin et rien de vivant ne subsiste) j’arrive dans une contrée très différente de ce que j’ai vu jusqu’à présent. Aux pins se mêlent d’autres essences (chêne entre autres) dont certaines restent vertes toute l’année. Avec très peu d’imagination on se croirait en été.
En contrebas j’aperçois l’étang de Cousseau (le plus joli T.C.F. dixit) vers lequel je descends par un sentier qui va parmi des genets monstres de 3 mètres de haut et plus. M’écartant de la maison qui occupe un point du rivage, je m’arrête pour déjeuner au bord de cet étang qui ailleurs serait magnifique, mais qui, au pays des étangs-océans, n’est pas assez extraordinaire. De vulgaires roseaux ont remplacé les grèves de sable fin et des fiches de pêcheurs indiquent, avec des débris de saussionneurs, le mathieusage du lieu à la saison chaude.
La fin de ma randonnée approche maintenant et sur le chemin qui mène au Moutchic mes yeux enregistrent avidement les dernières merveilles landaises.
La petite gare somnole en bordure du patelin et l’on m’indique un train pour demain vers 10 heures. J’ai le temps de me choisir un camp « maison » pour ce dernier soir. Ce n’est pas sans peine que j’en trouve un, car le mathieusage commence à vaincre la beauté du paysage et les villas sont nombreuses en bordure de ce las (car la municipalité a compris l’intérêt d’ennoblir son étang du nom de lac).
Malgré les villas c’est ce soir que j’aurai mon plus beau camp des vacances landaises.
Je suis en face du lac, une petite plage habille une crique où l’eau clapote doucement. Une eau moins claire de celle d’Hourtin-Carcans mais malgré ça… Des pins m’entourent et, devant ma tente, les derniers, noires ombres chinoises sur le soleil couchant, m’encadrent le paysage de leurs silhouettes harmonieuses. Plus loin, des roseaux ondulent sous la caresse de la brise, car ici, les grèves sableuses sont plus rares.
Lointaine, la rive de Lacanau Médoc seule rappelle la civilisation par ses constructions que l’on devine pendant le court moment où l’ombre du soir ne les a pas encore noyées.
Serait-ce si ridiculement classique de parler d’un lac d’argent fondu ? Je cherche à me graver ces beautés dans la mémoire pour m’en régaler aux heures sombres de la ville. Je me berce des beautés de mon merveilleux voyage tout en veillant près de mon feu qui rougeoie doucement au gré du vent qui passe, par bouffées.
Ma dernière nuit landaise.
Le lendemain, après une courte attaque de vomito pescatori, je gagne la gare après un détour pour joindre un observatoire métallique qui donne une vue panoramique des environs. Vue partielle pour moi car mon vertige trop connu m’empêche d’atteindre le sommet.
Je flâne pour retarder l’entrée dans la salle d’attente et j’adresse un ultime au-revoir aux bois d’alentour. Dans la gare (qui constitue d’ailleurs un remarquable centre d’initiation sexuelle par les graffitis qui couvrent ses murs) je pense :
« Adieu lac ! Adieu pins ! Adieu Landes ! Adieu ? Au revoir peut-être. Mais quand ? Vous êtes hélas, si loin de mon Paris septentrional dont le train me rapproche maintenant. »
Aux Landes, adieu… peut-être.
A la Nature, au revoir. Surement !